
Nous n'avons jamais été aussi connectés.
Un message envoyé en quelques secondes. Des centaines de contacts dans notre téléphone. Des groupes WhatsApp, des visioconférences, des réseaux sociaux qui nous accompagnent du réveil jusqu'au coucher.
Et pourtant, nous sommes de plus en plus nombreux à nous sentir seuls.
En France, près d'un Français sur quatre déclare aujourd'hui se sentir seul. Et 32 % de la population se trouve en situation d'isolement relationnel.
La solitude est devenue un véritable sujet de société. Elle s'invite dans les politiques publiques, les collectivités, les entreprises, les établissements de santé. On cherche à la mesurer, à la comprendre, à la combattre.
Mais concrètement, comment recrée-t-on du lien social ?
Et si une partie de la réponse se trouvait simplement dans notre capacité à recréer des lieux où nous pouvons nous arrêter, nous croiser et nous rencontrer ?
Il faut d'abord distinguer deux réalités.
L'isolement peut se mesurer : peu de relations familiales, amicales, professionnelles, associatives ou de voisinage. La solitude, elle, est un sentiment. On peut vivre seul sans souffrir de solitude, comme on peut être entouré et se sentir profondément seul.
C'est tout le paradoxe de notre époque.
Nous pouvons parler à quelqu'un situé à l'autre bout du monde en quelques secondes, suivre quotidiennement la vie de centaines de personnes et recevoir des dizaines de notifications par jour.

Mais combien de personnes croisons-nous réellement ?
Dans Homo occidentalis, Jérôme Fourquet et le psychanalyste Ruben Rabinovitch interrogent les transformations profondes de nos sociétés occidentales : individualisation de nos modes de vie, évolution de la famille, recul de certaines structures collectives, rapport au corps, à la mort ou encore développement des addictions.
Nous pouvons désormais travailler, acheter, nous divertir, commander à manger, regarder un film ou discuter sans quitter notre canapé.
C'est une liberté considérable.
Mais elle a aussi progressivement supprimé certains petits « frottements » de la vie quotidienne : demander son chemin, attendre ensemble, discuter avec un commerçant, croiser son voisin ou partager un espace avec quelqu'un que l'on n'a pas choisi.
Or le lien social se construit aussi comme cela.
Par hasard.
Des initiatives existent : visites de convivialité, activités collectives, accompagnement des personnes âgées, actions associatives, projets intergénérationnels…
Elles sont indispensables.
Mais il existe peut-être une autre manière d'aborder la question.
Plutôt que de chercher uniquement à provoquer des rencontres, nous pouvons aussi créer les conditions pour qu'elles se produisent naturellement.
Et cela pose directement la question de notre espace public. Une rue uniquement pensée pour circuler nous pousse à passer. Une place sans endroit où s'arrêter reste un lieu de passage. Un jardin avec des espaces pour s'asseoir, observer et discuter peut devenir un lieu de vie.
Pour créer du lien social, encore faut-il avoir des endroits où ce lien peut exister.
C'est ici qu'un objet extrêmement banal devient intéressant : le banc public.
Quelques planches de bois. De l'acier. Parfois deux accoudoirs.
Rien de révolutionnaire.
Et pourtant, un banc transforme notre rapport à l'espace public. Il permet à une personne âgée de prolonger sa promenade. À des parents de regarder leurs enfants jouer. À quelqu'un de déjeuner dehors. À deux inconnus de partager quelques minutes le même paysage. À une personne seule d'être simplement au milieu des autres.
Le banc ralentit.
Il transforme un lieu de passage en un endroit où l'on peut rester.
Le roman graphique muet Un peu de bois et d'acier, de Christophe Chabouté, raconte merveilleusement cette idée.
Son personnage principal est un banc.

Il ne parle pas. Il ne bouge pas. Les saisons passent autour de lui. Des personnes arrivent, repartent et reviennent. Certaines s'aiment, d'autres attendent, souffrent, rient ou se croisent sans même se regarder.
Le banc reste là; il accueille chaque passage.
Il ne crée pas directement le lien. Il crée les conditions pour qu'il puisse exister.
C'est là qu'une autre dimension apparaît : celle de la mémoire.
Parce qu'un banc public peut être davantage qu'un endroit où s'asseoir. Lorsqu'il porte une histoire, il devient aussi un support de souvenir et de transmission.
C'est l'idée derrière les Bancs de Mémoire®.
Une plaque peut raconter une personnalité locale, un événement, une histoire familiale, un métier disparu, un souvenir ou une mémoire collective.
On s'arrête alors pour une autre raison.
On lit, on découvre, on imagine. Et parfois… on échange.
Toutes les mémoires ne nous touchent pas personnellement. Mais elles racontent les lieux que nous partageons et permettent de transmettre une histoire d'une génération à l'autre.
Certaines expériences, en revanche, nous concernent presque tous.
Le deuil en fait partie.
Nous perdons tous, un jour, quelqu'un qui compte. Pourtant, cette expérience universelle trouve finalement assez peu de place dans notre quotidien et dans nos espaces publics.
Donner une place au souvenir ne signifie pas rendre un lieu triste.
Cela peut simplement permettre de raconter une vie, de transmettre une histoire et de continuer à partager ce qui nous relie à ceux qui ne sont plus là.
Une plaque attire le regard. Une histoire éveille la curiosité. Une question peut engager une conversation.
C'est peut-être à cet endroit que lien social, espace public, mémoire et transmission se rejoignent.

Nous ne réglerons évidemment pas la solitude avec des bancs. Mais nous pouvons créer davantage de lieux qui rendent la rencontre possible : des lieux gratuits, accessibles, sans inscription, sans écran, sans obligation de consommer.
Des endroits où l'on peut simplement s'asseoir.
Regarder. Penser. Se souvenir. Et, parfois, parler à la personne assise à côté.
À l'heure où nous cherchons des réponses complexes à la solitude, il serait peut-être utile de commencer par une question très simple :
avons-nous encore suffisamment d'endroits pour nous arrêter et être ensemble ?

Président & fondateur de Sit in peace